Défense et illustration de la langue française



« Ô temps ! ô mœurs ! ô crasse ignorance ! »


Synopsis :     Publiée en 1549, la Défense et illustration de la langue française est un chef-d’œuvre d’esprit certes, mais elle deviendra aussi un programme pour la Pléiade, le groupe de sept poètes parmi lesquels étaient du Bellay et Ronsard. L’auteur, à l’encontre de ceux qui méprisent la langue française, en disant l’étude des langues anciennes leur confère le pouvoir qu’une fois assimilées et digérées elles illustreront la langue française. Pour ce faire, ceux qui les étudient doivent dans leur langue imiter — et non reproduire — le latin ou le grec plutôt que de le traduire. Les Latins en ont fait autant des Grecs. Et, nous dit l’auteur, il y a de l’espoir puisque

Nostre langue n’est tant irregulière qu’on voudroit bien le dire. [...] n’a elle point tant d’heteroclites et anomaux monstres estranges de la grecque et latine. (I, 9)


LIVRE PREMIER


1. Le langage poétique


L’introduction savante de l’essai porte sur l’origine des langues, et semble avoir pour unique but la comparaison entre les langues antiques, latines et grecques, et la langue française alors méprisée par les savants.

Il commence donc par expliquer que « si la Nature [...] eust donné aux hommes un commun vouloir et consentement, outre les innumerables commoditez qui en fussent procédées, l’inconstance humaine n’eust eu besoin de se forger tant de manieres de parler. »
Malgré qu’ensuite l’auteur marque que certaines langues sont plus adaptées pour « porter le fais des conceptions humaines », en suivant l’Hermogène du Cratyle de Platon il précise des langues que « toute leur vertu est née au monde du vouloir et arbitre des mortels », et qu’ainsi, puisqu’elles ont toutes la même origine — la « fantaisie » (l’imagination) des hommes — et la même fin — nous signifier nos conceptions, —  il n’y a pas de raison d’en louer une et de blâmer l’autre.

Il n’y a donc aucune raison de préférer les langues anciennes à la française, puisque si la science existe partout la même et que ce sont les hommes qui la décrivent différemment, chaque langue peut être perfectible vers ce but commun.
Aussi une langue ne peut être d’elle-même pauvre et stérile (I, 3), mais seul à des hommes qui ont préféré transmettre l’exemple plutôt que le précepte. En plus, on ne peut dire que les langues grecques et latines ont toujours eu la même excellence, et qu’elles l’ont acquise grâce aux poètes (Homère et Démosthène, Virgile et Cicéron) qui ont crû qu’elles pouvaient l’avoir ; et que le français n’a pas (encore) connu d’aussi habiles agriculteurs que les anciens :


...ceux qui l’ont eue en garde, [et] ne l’ont cultivée à suffisance (I, 3)

...qui se sont contentés d’exprimer leurs conceptions avec paroles nues, sans art et ornement. (I, 9)


Du Bellay parle du français en fleur : il n’a pas encore produit ses fruits. On voit donc, avec la mission du poète de parfaire la langue, comment s’esquisse l’impératif de la Pléiade, à l’instar de la langue latine :


Mais eux [les Romains], en guise de bons agriculteurs, l’ont premierement transmuée d’un lieu sauvage en un domestique ; puis afin que plus tost et mieux elle peust fructifier, coupant à l’entour les inutiles rameaux, l’ont pour eschange d’iceux restaurée de rameaux francs et domestiques, magistralement tirez de la langue grecque, lesquels soudainement se sont si bien entez et faits semblables à leur tronc, que désormais n’apparoissent plus adoptifs, mais naturels.


Afin d’en faire de même de la française, Du Bellay prend pour exemple la langue latine, qui a su assimiler, puis digérer, la grecque (chap. 7). Assimiler, et non traduire, car du traducteur on ne peut bien apprendre les figures et ornements rhétoriques, et qu’il n’est utile que « pour instruire les ignorans des langues estrangeres en la cognoissance des choses ». Ainsi, à lire un Homère latin,


Il vous semblera passer de l’ardente montagne d’Ætne sur le froid sommet du Caucase.


Le chapitre 8 s’intitulera donc : « D’amplifier la langue française par l’imitation des anciens auteurs grecs et romains. » Ainsi Du Bellay peut joindre les deux systèmes de langues qui s’opposent, en espérant pour la française de devenir un jour l’égale des anciennes. Mais on prendra garde de ne voir l’imitation comme une stérile reproduction.
Il ne faut pas décourager l’étude des langues anciennes, mais non plus mépriser la langue française.


2. La langue philosophique


…tant dénué de tous ces delices et ornemens poëtiques, qu’il mérite plus le nom de philosophe que de poëte. (II, 2)


Dès l’introduction, Du Bellay avait dit que les langues ont pour fin « l’intelligence des sciences » (chap. 10). Mais comme l’apprentissage d’une langue doit retarder celui de la science, l’auteur considère que la cause par laquelle ses contemporains sont moins savants que les Anciens, est qu’ils passent trop de temps à « l’estude des langues grecques et latines » sans plus être « aptes à la spéculation des choses ». Et sans devoir laisser cette étude, car ces langues portent le savoir, il faudrait espérer qu’un jour on pût parler en toute langue de toute chose.

Si là le traducteur s’avère plus compétent, il est préférable pourtant qu’il utilise des périphrases explicatives plutôt que la traduction simple d’un mot. Ainsi il donnera à sa science « l’ornement et lumière de sa langue ».


LIVRE SECOND


Sans l’imitation des Grecs et des Romains, nous ne pouvons donner à nostre langue l’excellence et lumiere des autres plus fameuses.


Ce livre s’attache à nouveau à la langue poétique. Il s’attache d’abord à donner des préceptes aux nouveaux poètes :


Chante-moy ces odes, incogneues encore de la Muse françoise, d’un luc bien accordé au son de la lyre grecque et romaine, et qu’il n’y ait vers où n’apparoisse quelque vestige de rare et authentique erudition. [...]Sonne-moy ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne, conforme de nom à l’ode, et différente d’elle seulement, pource que le sonnet a certains verz reiglez et limitez. (II, 4)


L’auteur écrit ensuite d’une grande œuvre, à la manière de l’Enéide. Pour cela le poète ne devra craindre « point d’inventer, adopter et composer à l’imitation des Grecs, quelques mots françois, comme Cicéron se vante d’avoir fait en sa langue » (II, 6), car


Nul, s’il n’est vrayment du tout ignare, voire privé de sens commun, ne doute point que les choses n’ayent premierement esté, puis, après, les mots avoir esté inventéz pour les signifier. [...] Vouloir ôter la liberté à un sçavant homme, qui voudra enrichir la langue, d’usurper quelquesfois des vocables non vulgaires, ce seroit restraindre nostre langage, non encore assez riche, sous une trop plus rigoureuse loy que celle que les Grecs et Romains se sont donnée. [...] Ne crains doncques, poëte futur, d’innover quelque terme en un long poëme, principalement, avecques modestie toutesfois, analogie et jugement de l’oreille. (II, 6)


L’auteur propose aussi, avec modération, de franciser les noms propres, puisque les latins les ont latinisé : ainsi, de Θησεύς on a Theseus, et en français Thésée ; et de puiser dans l’étymologie « mille autres bons mots, que nous avons perdus par nostre negligence », tel que ajourner pour faire jour.

Il préconise une rime riche, « pour ce qu’elle nous est ce qu’est la quantité aux Grecs et Latins » (II, 7), puis explique comment les anciens ont assimilé la « ryme », l’espèce particulière, au « rythme » son genre. Il propose d’user de l’infinitif pour le nom (l’aller), de l’adjectif substantivé (le frais), de participes, d’énallages, d’antonomases etc. pourvu qu’ils ajoutent de la grâce.


Je supplie à Phoebus Apollon, que la France, après avoir esté si longtemps stérile, grosse de luy, enfante bientost un poëte, dont le luc bien résonant fasse taire ces enrouées cornemuses, non autrement que les grenouilles, quand on jette une pierre en leurs marais. (II, 11)


En conclusion, l’auteur exhorte les français à écrire dans leur langue, liant le lieu à celle-ci, et disant de la France, de ses mœurs, de sa religion, etc. qu’elle le mérite, il exhorte ses savants qui écrivent en grec et en latin de ne plus « porter du bois en la forest ». Du Bellay ne préconise mieux que de piller Rome et Delphes.





2 commentaires:

  1. Du Bellay a plagié lui-même TEXTUELLMENT Seperoni avec sa théorie de l'origine des langues {cf.Villey,Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du Bellay. 1908, page 36}

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    1. Je corrige : page 32 de ce livre disponible sur le net

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